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Le blog de Susanna Huygens

Eloge de la Folie : l'éloge de l'amitié et de la paix

17 Mars 2013 , Rédigé par Parmentier Monique Publié dans #Chroniques CD

visuelCD.jpgErasmus van Rotterdam : Eloge de la Folie

Jordi Savall - La Capella reial de Catalunya - Hespérion XXI

 

Il faut peut-être être bien fou, ou bien sage, pour oser proposer au public du XXIe siècle de redécouvrir Erasme et cela dans toute sa vérité et sa complexité. Mais il faudrait être bien fou, pour se priver de ce nouveau et superbe livre/CD que Jordi Savall nous offre, sous son label Alia Vox, intitulé : Erasmus van Rotterdam, Eloge de la Folie.

Après Pro Pacem, magnifique plaidoyer pour la paix, Jordi Savall, reprend son bâton de pèlerin et nous revient avec cet album consacré au grand humaniste et à son œuvre de jeunesse unique et si essentielle à notre temps. Ecris en pensant à un ami, Thomas More (l'auteur d'Utopie), - Moria ou la Folie, l'héroïne qui peut tout dire, - cet ouvrage mérite que vous vous y arrêtiez. Il est certain que dans un monde où tout doit aller vite, où les hommes et les femmes vivent accrochés à leurs téléphones portables, leurs tablettes ou ordinateurs, un tel livre CD ne peut qu'obliger à s'arrêter et à prendre le temps d'écouter, de percevoir une pensée libre, de remettre en cause toutes nos certitudes et à savourer la vie dans ce qu'elle a de plus généreux, de plus jubilatoire et de plus fou. Car contrairement à ce que certains pourraient penser, la culture de la Renaissance est tout sauf ennuyeuse. Elle est même plus que jamais d'actualité.

medium_holbein_erasme.4.jpgUne fois de plus c'est le mot "admirable" qui vient d'abord à l'esprit, pour qualifier ce nouvel ouvrage de Jordi Savall. Cette fresque si éloquente que nous dessinent comédiens, chanteurs et musiciens est un enchantement de tous les instants.

Jean-Christophe Saladin qui fait partie des fabuleux contributeurs au superbe livret qui accompagne ce nouveau coffret a entrepris une réédition en français de l'intégralité de l'œuvre de l'humaniste hollandais et vient d'en achever la publication des Adages, qui composent la seconde partie du programme proposé ici. Cette réédition ne pouvait pas mieux tomber et elle permettra à tous ceux qui en auront la curiosité de partir à la rencontre d'Erasme, un penseur essentiel à notre temps.

Jordi-Savall.jpgPourquoi Erasme ? Jordi Savall nous l'explique dans le livret et nous le fait surtout entendre. Difficile de résumer en quelques mots une telle personnalité et son environnement. Mais on peut retenir de lui que toute sa vie, il a prêté sa plume à la défense de la paix, à la lutte contre le fanatisme, les injustices et la déchéance de sa propre église, qu'il refusa de quitter, tout en s'accordant le droit d'appeler à sa réforme. Toute sa vie il a refusé l'idée d'être le partisan d'une idéologie quelle qu'elle soit. Il fût aussi une européen convaincu, et même bien au-delà le défenseur de l'universalité humaine : "Le monde entier est notre patrie à tous". Il fût le défenseur de la connaissance et du partage, du dialogue et de la liberté de pensée. Tout cela vous le découvrirez dans le remarquable livret et dans les textes que nous disent avec passion et sensibilité, en véritables conteurs, Louise Moaty, Marc Mauillon et René Zosso. Ils sont tous trois habités par la spiritualité incandescente des mots du maître et de ses contemporains.

Marc Mauillon en est la voix, éternellement jeune, combative et poétique, fidèle en amitié et si libre d'être. Face à lui René Zosso interprète Luther et Machiavel, retors et rigides, perfides, brillants et un Thomas More charismatique.

louise-moaty2.jpgLa Folie, se révèle à nous dans toute sa joie, sa féminité, sa liberté, ses audaces...Louise Moaty, est une folie qui n'est plus une maladie (bien utile pour tous ceux qui s'en accapare pour briser, anéantir et justifier le crime), mais bien la quintessence du bonheur de vivre, sans aucun a priori, osant défier l'autorité, le pouvoir et tous ceux qui au fond ne pourront voir en elle que la fantaisie d'un esprit vagabond. Elle est la folie, dans tout son rayonnement.

Par sa voix, Erasme s'oppose au " temps du glaive et de la colère"... que prône Luther et tous les va-t-en guerre. Pour permettre à l'auditeur d'aujourd'hui de vibrer, de vivre ces textes et de faire sien l'univers d'Erasme, Jordi Savall les fusionne à un programme musical d'une extrême qualité et diversité. 

Extraction-de-la-pierre-de-la-folie-Jerome-bosh.jpgSi Jordi Savall propose en 3 CD, les musiques sans les textes, c'est pourtant bien avec eux, qu'elles prennent sens. Vous entendrez ici des musiques qu'Erasme a pu entendre, celles de Dufay, Josquin des Prés, Sermisy, Lloyd, Isaac, du Caurroy, Moderne, Morales et Trabaci, ainsi que des pièces anonymes occidentales, sépharades et ottomanes et des improvisations qui viennent renforcer cette quête d'un monde idéal, où l'humain trouverait enfin sa voie (voix).

Ce programme musical a été composé avec un grand sens de l'équilibre, de l'harmonie et de la force de la rhétorique. Ce qui contribue à ce sentiment de grande fluidité qui accompagne les trois CD où musique et texte s'unissent en une langue universelle propre à nous atteindre, à nous émouvoir et surtout à nous ouvrir à l'univers de la pensée d'Erasme. Alors que les différentes pièces que vous entendrez ici appartiennent à différents enregistrements de 1991 à 2012, le travail remarquable des preneurs de son, contribue à un sentiment d'unité assez unique.

figuerasLa voix si lumineuse de Montserrat Figueras dans l'air de la Folia : Yo Soy la Locura d'Henry du Bailly, nous apporte une des clés essentielles de cette folie, séduisante et douce, source de la joie de vivre. Il faut être fou pour croire en la paix... et la mélancolie des violes, et particulièrement bien évidemment celle de Jordi Savall, elle-même peut aider à voir clair, à faire tomber les masques. Dans ce théâtre qu'est la vie, la musique est un révélateur. Et les multiples musiciens qui en 20 ans ont accompagné le maestro catalan nous offre une palette d'une grande subtilité, ou curiosité, compassion et élégance semblent les habiter. 

Alors n'hésitez pas, soyez fous... Car sans la folie, la vie serait bien triste et la paix plus qu'improbable. Car il faut être bien fou pour pardonner.

A l'issue de cette chronique, j'aimerais juste partager avec vous, deux extraits de textes. L'un d'Erasme et l'autre de Thomas More, deux vrais amis que la mort unit à jamais. Grâce à Jordi Savall et à sa muse si présente, voici donc les plus précieux trésors que pouvais nous offrir "l'industrie du disque" : la paix, la connaissance, l'amour, la foi en l'avenir et en l'homme, malgré ses faiblesses et ses peurs.


"Toutes les choses humaines ont deux faces aussi bien que les Silènes d'Alcibiade. La face extérieure marque la mort ; regardez à l'intérieur, il y a la vie, ou inversement. La beauté recouvre la laideur ; la richesse, l'indigence ; l'infamie, la gloire : le savoir, l'ignorance. La joie dissimule le chagrin ; la prospérité le malheur : l'amitié, la haine ; le remède, le poison. En somme, ouvrez le Silène, vous rencontrerez le contraire de ce qu'il montre.
... Vouloir détromper le spectateur, c'est troubler toute la représentation : la femme se trouverait être un homme, le jouvenceau, un vieillard, le Roi, un pied-poudreux ; et le Dieu, un petit bonhomme.
Il en va ainsi de la vie. Qu'est-ce autre chose qu'une pièce de théâtre, où chacun, sous le masque, fait son personnage, jusqu'à ce que le chrorège le renvoie de la scène ? A la vérité, tout n'est dans ce monde qu'une ombre, qu'une figure : mais cette grande et vaste Comédie ne se joue pas autrement". Erasme

"Partout où la propriété est un droit individuel, où toutes choses se mesurent par l'argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale, à moins que vous n'appeliez juste la société où ce qu'il y a de meilleur est le partage des plus méchants, et que vous n'estimiez heureux l'Etat où la fortune publique se trouve la proie d'une poignée d'individus insatiables de jouissances, tandis que la masse est dévorée par la misère". Thomas More, Utopie.

 

Par Monique Parmentier

Jordi Savall - La Capella reial de Catalunya - Hespérion XXI - Louis Moaty - Marc Mauillon - René Zosso. Textes disponibles en Français, Anglais, Castillan, Hollandais, Catalan, Allemand, Italien

Conception du programme : Jordi Savall & Montserrat Figuras - Sélection des textes : Jordi Savall & Sergi Grau - Adaptation des textes : Jordi Savall & Louise Moaty - Sélection des Musiques et versions musicales : Jordi Savall. Enregistrements réalisés à la Collégiale de Cardona en Catalogne de 1991 à 2012, à la Chapelle Notre Dame de Bon Secours à Paris en France en 2012, au Monastère de San Pere de Casseres en Catalogne en 2012. Montage et masterisation SACD : Manuel Mohino

6 CD ALIA VOX - Ref : Alia Vox AVSA 9895 A/F - Code Barre : 7 619986 398952

Droits photographiques : Jordi Savall - Montserrat Figueras et Louise Moaty©  DR ; Portrait d'Erasme par Hans Holbein le jeune ©  National Gallery - Londres ; Extraction de la Pierre de la Folie, Jérôme Bosh © Musée du Prado Madrid

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Un voyage musical... Au pays de Rossini

1 Mars 2013 , Rédigé par Parmentier Monique Publié dans #Chroniques Concerts

J'ai cette semaine renoncé à appliquer l'adage "fontaine je ne boirais jamais de ton eau" et cédé au chant des sirènes romantiques... Et bien m'en a pris, en acceptant une invitation à me rendre à Vienne, cela m'a permis de vivre des instants merveilleux. 

 

Tout d'abord n'hésitez à vous rendre sur le site ODB Opéra, où j'ai publié ma chronique de l'opéra qui m'a attiré au pays de la valse... le Comte Ory

 

Visuel_comte_ory.jpg

Le Comte Ory est l'avant dernier opéra de Gioachino Rossini (1792-1868). Loin du baroque, me direz - vous... Et bien oui.  Lorsque j'ai reçu l'invitation pour me rendre à Vienne entendre cet opéra, j'ai saisi cette chance qui m'a été offerte, d'aller découvrir dans la ville probablement la plus musicale d'Europe, tant sa programmation est d'une grande richesse, cet opéra qui célèbre la vie, l'amour, en une farce lyrique pleine de piment et de joie. Et cette bien belle surprise que la vie m'a réservée m'a permis de boire à cette fontaine de jouvence que peut être le romantisme lorsqu'il est interprété avec une telle fougue.

cecilia_Bartoly.jpgLors de la représentation du 25 février, j'ai découvert tout ce que j'aime dans le théâtre, et donc à l'opéra. Une troupe joyeuse, s'emparant de la mise en scène, avec gourmandise et facétie. Comme je l'écris dans ma chronique du concert, la mise en scène du duo Moshe Leiser et Patrice Caurier, fait la part belle à l'esprit canaille, insolent et grivois du vaudeville qu'affectionnait tant le XIXe siècle et qui dans le Comte Ory est la clef même de l'histoire. Rien de vulgaire, tout ici est mené tambour battant, on rie de bon  cœur et même ceux qui connaissent parfaitement l'histoire se laisse surprendre. Il s'agit d'une reprise, puisque cette mise en scène fut donnée pour la première fois en 2011 à Zurich, avec en tête d'affiche Cécilia Bartoli, qui reprend à Vienne le rôle de la Comtesse Adèle. Souffrante elle n'a pu chanter toutefois à la première le 16 février, étant remplacée jusqu'au 23 inclus par Pretty Yende. La représentation du 25 était donc sa deuxième. Elle trouve ici un rôle à sa mesure, qui bien que loin des éclats pyrotechniques des récitals, lui permet de révéler au public combien non seulement sa voix est certes magnifique, mais qu'elle actrice de talent elle est. Elle se régale vocalement et scéniquement, en bourgeoise d'abord coincée, puis en femme épanouie, joueuse et croqueuse de jolis garçons.

Elle est entourée d'une merveilleuse distribution où chacun est parfaitement à sa place. J'ai oublié de parler de celle qui tient le rôle de sa suivante dans mon article sur ODB, Liliana Nikiteanu. Je tiens à réparer cet oubli, tant elle mérite, autant que tout le reste de la distribution, des éloges. Portant des bas anti-varices, un petit chapeau à voilette et une jupe droite qui la boudine, elle remplit son rôle avec une verve éclatante.

Credit-photo-Ensemble-Matheus_Edouard-Brane.jpgL'Ensemble Matheus sur instruments anciens et ses couleurs éclatantes, fait partie de ces rares orchestres, qui peuvent nous faire redécouvrir des compositeurs que l'on croit trop bien connaître. Ces dialogues tout en nuances avec les chanteurs et tout particulièrement Cécilia Bartoli, la sensualité, la rondeur de ses cordes, des flûtes, des hautbois, ainsi que de la clarinette, le brillant festif des cuivres, des percussions endiablées, est un véritablement enchantement, participant à l'action. La complicité fosse/scène est un vrai plaisir, rendu possible grâce à l'enthousiasme de Jean-Christophe Spinosi. Voici un chef qui aime les voix et qui aime à faire chanter son orchestre.

2--Ensemble-Matheus---Cre-dit---Edouard-Brane--2-.jpgEnfin, comment ne pas parler de ce bis si exceptionnel de la scène finale, obtenu grâce à des rappels nourris qui a permis de quitter ce si charmant séjour, qu'est le Theater an der Wien, en emportant un véritable rayon de soleil, capable d'effacer toute la grisaille de ce long hiver. A la suite de la représentation j'ai pu rencontrer Jean-Christophe Spinosi, qui a évoqué ces projets pour les prochaines saison, dont 4 Rossini à venir et surtout une collaboration qui va se poursuivre avec Cécilia Bartoli. Les parisiens pourront les découvrir dans la reprise d'Otello de Rossini au TCE en avril 2014. Pour en savoir plus, il faudra attendre l'annonce de la saison à venir par les salles. Mais il est certain que le chef et violoniste corse d'origine et breton d'adoption, a des idées et des projets qui trouvent à Brest et à Vienne un environnement favorable à sa créativité bouillonnante.

visuelcomteoryvienneIl a également évoqué son travail avec le festival des Vieilles Charrues. Qui d'ailleurs seront au Châtelet prochainement. Rare sont les chefs qui osent sortir des sentiers battus, surtout en France, d'une musique classique réservée à une élite et tentant des expériences qui peuvent surprendre. Jean-Christophe Spinosi trouve et transmet du plaisir autant avec la musique de Vivaldi ou de Rossini dans des salles de concert traditionnelles que dans un festival, devenue un moment fort de la vie musicale en Bretagne. Avec son ensemble Matheus, son intégration au tissu social est donc une belle réussite qui démontre, combien ses résidences d'artistes sont importantes pour l'avenir de la musique.

Par Monique Parmentier

Crédit Photographique : Le Comte Ory - Ensemble des interprètes, Arnold Schoenberg Chor, Jean-Christophe Spinosi  © Theater an der Wien ; Cecilia Bartoli à Zurich © Jef Rabillon ; Ensemble Matheus  ©Ensemble Matheus/Edouard Brane ; Comte Ory Vienne © DR

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