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Le blog de Susanna Huygens

Gli Incogniti : la lumière italienne

17 Septembre 2013 , Rédigé par Parmentier Monique Publié dans #Chroniques CD

visuel-copie-14.jpgThe complet concerti grossi
Arcangello Corelli (1653-1713)
Gli Incogniti - Amandine Beyer
2 CD ZZT - Outhere
 
Seule ou avec les Incogniti, Amandine Beyer a renouvellé notre écoute des œuvres les plus connues du répertoire. Des Quatre saisons de Vivaldi aux sonates et partitas de Bach, elle a offert des versions vivantes et vibrantes d'œuvres rabachées, au point pour la première d'être parfois devenue une véritable scie. Mais elle a aussi exploré des pans du répertoire plus méconnus comme les sonates de Matteis. Ces redécouvertes auront été d'autant plus marquantes qu'elles nous auront à chaque fois fait ressentir une fulgurante émotion. Et c'est exactement le même sentiment étrange et bouleversant qui nous touche en écoutant ce nouveau CD qui sort ce mois-ci chez Zig Zag Territoires, consacré à la musique de celui que tous les violonistes considèrent comme leur "bread of life" (le pain de la vie).
 
amandine.jpgIl existe de très nombreuses versions au disque des Concerti grossi Opus VI, d'Arcangello Corelli, dont on peut signaler au passage, celle de Chiara Banchini dont Amandine a été l'élève qui figure parmi les plus marquantes de la discographie et dont à l'écoute apparaît la filiation.
C'est lors de concerts donnés à l'Arsenal de Metz en février 2012 qu'a été effectué l'enregistrement de ces concerti par les Incogniti. Mais ce n'est pas tant par les applaudissements à la fin de chaque CD ou par la prise de son qui manque parfois de netteté, rendant encore plus vrai la démarche des artistes, que nous le percevons, que par cette intense respiration de l'orchestre, qui semble vibrer de l'intérieur, révélant une âme italienne généreuse et irradiante.
 
Lorsque l'Opus VI paraît à Amsterdam en 1714 Corelli est mort depuis quelques mois. Mais avant de disparaître, il a fixé avec son éditeur tous les détails accompagnant cette parution. Ce nouvel et dernier opus va connaître un tel succès, que la formule "concerto grosso" va s'imposer dans la terminologie pour désigner un genre instrumental. Comme leur nom l'indique les concerti grossi  sont destinés à l'orchestre et c'est une première pour Corelli. Car tous ces autres opus ne concernent que des petites formations. Toutefois, en tant que chef d'orchestre, il a souvent eu l'occasion lors de cérémonies somptuaires de diriger des pièces importantes. Dès son arrivée à Rome, il travaille pour les plus grands mécènes de la société romaine. De Christine II de Suède, au cardinal Pamphili à Pietro Ottoboni chez qui il finira sa carrière, Arcangello Corelli bénéficie d'une notoriété qui le met à l'abri des besoins financiers.  Le succès de l'Opus VI influencera durablement la vie musicale européenne, tant au-delà d'une écriture musicale encore liée à la tradition contrapuntique, il ouvre la voie à une nouvelle "esthétique de l'écriture instrumentale et à une nouvelle culture concertante". Si l'Opus VI ne fut édité qu'après la mort du "divino Arc Angelo", il est le fruit d'un long travail. Corelli remania des compositions plus anciennes dans certains cas, dont la sinfonia pour la Santa Beatrice d'Este, que nous entendons ici dans le premier CD.
gli.jpgCe nouvel enregistrement des Incogniti est une dentelle intangible, une merveille de musicalité et de partage. Réparti comme il se doit en concertino et ripieno, l'orchestre révèle ici des couleurs et des nuances, évocatrices de la palette fugace et changeante au gré des humeurs de la lumière en la Cité Eternelle, du drame qui se noue au cœur même de la nuit de Noël (Concerto da chiesa Op VI n° 8 in G minor, "Fatto per la notte di Natale").
4 violonistes solistes viennent tour à tour prendre la parole aux côtés d'Amandine dans les concerti et les sonates, apportant chacun leur personnalité, leur sensibilité, à ces instants fugaces et si fervent. Une vrai complicité les unis. Le violon d'Alba Roca est un rire cristallin, aussi translucide et joyeux que l'eau des fontaines romaines et pourtant parfois si méditatif, tandis que celui de Flavio Losco est plus mélancolique, celui d'Helena Zemanova chante la joie de vivre et celui de Yoko Kawakubo l'énergie de la jeunesse éternelle. Amandine Beyer semble transfigurer la lumière de cette musique, apaisante, amicale et bienfaisante. Elle n'a nul besoin de "diriger" à proprement dit, car tous ici s'écoutent et dialoguent. 
 
Borghese.jpgLa densité du tissu orchestrale est si sensuelle qu'elle est un véritable enchantement chromatique. La fluidité des ensembles, danse, virevolte et les effets de clair-obscur que dessinent les musiciens révèlent un univers sensible à l'invisible. Les cordes pincées et le clavecin sont ici une source vive. Jamais la musique de Corelli ne nous aura semblée à la foi aussi radieuse et pourtant emprunte d'une nostalgie aussi troublante. Des phrasés rayonnants, des mises en perspective, grâce au travail des basses, digne d'un Borromini. Ici les histoires qui nous sont racontés n'ont guère besoin des mots, l'archet chante.
Le livret dans lequel Amandine nous livre ses intentions participe au bonheur total, à l'émotion musicale et humaine que nous ressentons tout au long de l'écoute de ce superbe double CD. Mon second CD Musique de l'âme de la rentrée. Les Incogniti expriment la quintessence même du baroque.   
 
Par Monique Parmentier
2 CD ZZT - Outhere - CD 1/ Durée 69'27 : Concerto da chiesa Op VI n° 7 in D major ; Concerto da camera Op. VI n° 9 en F major - Sinfonia, WoO 1 to the oratorio Santa Beatrice d'Este in D minor ; Concerto da Chiesa n°4 in D major ; Concerto da camera Op. VI n°11 in B flat major ; Concerto  da chiesa Op. VI n° 2 in F major ; Concerto da chiesa Op. VI n° 8 in G minor, "Fatto per la notte di Natale). CD 2/Durée : 75'18 : Concerto da chiesa Op. VI n° 5 in F major ; Sonata a quattro in G minor, WoO2 ; Concerto da camera Op. VI n° 10 in C major ; Concerto da chiesa Op. VI n° 5 in B-flat major ; Concerto da camera Op. VI n° 12 in F major ; Concerto da chiesa Op VI n° 3 in C minor ; Concerto da chiesa Op. Vi n° 1 in D major.
Enregistré à l'Arsenal de Metz les 10 et 11 février 2012 et du 11 au 13 février 2012. Ref ZZT 327 - Code Barre : 3 760009 28327 4

Crédit photographique : Amandine Beyer et les jardins de la Villa Borghese © Monique Parmentier ; Gli Incogniti © DR
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Memento Mori : sensuelle splendeur de l'éternité

16 Septembre 2013 , Rédigé par Parmentier Monique Publié dans #Chroniques CD

61AA79LDY4L._SL1200_.jpgMemento Mori -Monteverdi - Rossi

Les Cris de Paris - Geoffroy Jourdain

1 CD Aparté 

 

Si l'on connaît les Cris de Paris pour leur exceptionnelle et audacieuse interprétation du répertoire contemporain, ils n'en abordent pas moins avec beaucoup de talent l'ensemble des périodes musicales, et c'est avec un CD baroque qu'ils nous reviennent en cette rentrée. Fruit d'un spectacle, mis en scène par Benjamin Lazar, Memento Mori est un programme original, équilibré et merveilleusement conçu par Geoffroy Jourdain, d'oratorios romains du premier XVIIe siècle, introduit par un madrigal de Monteverdi. Les deux oratorios que l'on trouve ici, attribués depuis 1954 par un musicologue italien à Luigi Rossi, ont été directement retranscrits par Geoffroy Jourdain à la bibliothèque vaticane.

La musique, comme n'importe quelle autre forme d'art, a aux yeux de l'Eglise de la Contre-Réforme, un objectif essentiel, rappeler aux hommes qu'ils ne doivent jamais perdre de vue que la vie sur terre est brève et que songer à son salut doit être le seul véritable objectif de tout bon chrétien. Memento Mori, "souviens-toi que tu vas mourir", est donc au-delà de la simple locution, un genre artistique qui exprime sa quintessence dans la musique sacrée.

Dans la Rome du XVIIe siècle, la musique est présente partout, mais ville papale oblige, l'opéra y est interdit. En revanche, un genre y fait son apparition et s'y développe, dans le sillage des préceptes de Saint Philippe Néri, fondateur en 1575 de la congrégation de l'Oratoire de Rome : l'oratorio. Dans de nombreux lieux de dévotion que l'on appelle des oratori (du latin orare : prier), se tiennent des assemblées d'exercices spirituels, non liturgiques et en italien, dans lesquels la musique tient une place de choix. Toutes les audaces lui sont permises pour parvenir au dessein fixé, séduire, afin de mieux capter les âmes incertaines. Elle joue sur les affeti, exalte la foi avec volupté et répond  ainsi à la demande d'un public qui a soif d'art vocal.

Dans la Cité Eternelle les commanditaires, sont les hommes d'église (le pape et les cardinaux) et les familles de la noblesse locale. Entre devoir et plaisir, chanté en langue vernaculaire, l'oratorio ne peut que conquérir et captiver le plus grand nombre.

 

Les deux œuvres présentes dans cet enregistrement sont connus depuis déjà un certain temps sous la forme de manuscrits et sans nom d'auteur. Si leur attribution est aujourd'hui contestée, le cadre pour lequel elles ont été composées et leur fonction sont parfaitement établis. Leur exceptionnelle qualité stylistique et le fait que l'on trouve dans l'oratorio Dispera di se stesso un refrain composé par Luigi Rossi, permet toutefois d'imaginer qu'il peut en avoir été l'auteur, ou du moins que celui qui est à l'origine de ce pastiche ne manquait pas de talent. Quant au madrigal de Monteverdi qui ouvre cet enregistrement, s'il est peu probable qu'il ait été joué à Rome, il aurait pu facilement figurer au programme d'un oratoire. Il illustre avec acuité toutes les qualités de séduction développées dans ces ouvrages spirituels qui tenaient une place essentielle dans la vie musicale, publique et pourtant si intime. Enfin pour compléter l'ensemble, Geoffroy Jourdain a rajouté un lamento qui parodie celui de l'Arianna de Monteverdi. Dédié à Marie-Madeleine, il met en lumière ce thème si théâtral de la plainte avec une magnificence toute baroque.

 

Les meilleurs interprètes étaient réservés aux commanditaires illustres pour chanter ces oratorios. Geoffroy Jourdain s'est entouré pour nourrir ce projet qui l'accompagne depuis de nombreuses années, d'excellents solistes formant ici les Cris de Paris et de musiciens inspirés.

Dès l'ouverture par le madrigal Chi voi che m'innamori de Monteverdi on est subjugué par les nuances et les couleurs aussi bien vocales qu'instrumentales. La scène de la Vita Humana, objet de ce Memento Mori, est ici rendue dans toutes ses composantes. Toutes les émotions frémissent à fleur de peau. La joie de vivre, mais aussi la peur de la mort et de la souffrance, de cette ombre qui s'abat sur ces bonheurs bien éphémères qui composent toute vie humaine, sont rendus avec une fulgurance dramatique, sensible et redoutable.

L'ensemble du plateau vocal se révèle idéal pour ce répertoire. La sensualité des timbres est envoutante. Dans le refrain "Spargeti sospiri", elle semble former une torsade, qui emporte et élève l'âme à moins qu'elle ne devienne une flamme qui embrase et purifie. 

Que ce soit en solos, duos ou trios, Les cinq chanteurs, apportent un soin tout particulier à la prosodie. La lisibilité des lignes de chant et des timbres qui s'apparient avec art, nous permettent de ressentir la force tragique des mots et leur sensualité si troublante. 

Le ténor Manuel Nuñez Camelino est la véritable révélation de cet enregistrement. Son timbre chatoyant et extatique foudroie. Mais tous ses partenaires sont également justes et élégants. La basse souple et sombre, Lisandro Abadie, nous entraîne dans les tréfonds de la souffrance et  de la terreur. Les soprani au timbre fruitée, Edwige Parat et Karen Vourc'h, sont suaves et équilibrées dans l'ensemble des duos et trios. Dans ses solos et tout particulièrement dans le lamento della Maddelana, le timbre pur de Karen Vourc'h rend encore plus bouleversant le désarroi si proche de la folie de Marie-Madeleine.  Plus lyrique Emiliano Gonzalez Toro dans les solos qui lui impartissent comme "Mirate là, sul Palestin Giordano", fait valoir son sens du théâtre. Sa voix ambrée, et un sens raffiné des nuances, font de lui un parfait conteur et un témoin avisé et compatissant.

 

Une grande générosité et complicité sourde de cet enregistrement. La direction de Geoffroy Jourdain d'une grande délicatesse, creuse les nuances, unie les timbres vocaux et instrumentaux avec une volupté rare. Chaque instrumentiste apporte par son chant, son soutien aux voix. La basse continue est ici un tissu soyeux aux mille et un reflets. Le clavecin et le théorbe sont ici les larmes qui soulagent et magnifient, tandis que les violons sont la clarté qui illumine le chemin des enfers vers la rédemption, la harpe l'appel céleste et l'orgue et la viole de gambe un velours sombre et moiré.

Tout comme la mort, la fin abrupte du second oratorio, abandonne l'auditeur aux plus sombres pensées ou à la plus vaine des espérances.

 

Dans le livret qui accompagne cet enregistrement Geoffroy Jourdain nous rappelle, à travers l'image de la "perspective de Borromini", que l'on trouve dans le Palazzo Spada à Rome, que la vie est un trompe-l'oeil, une illusion. Le moins que l'on puisse dire est que la beauté de ce Memento Mori en est alors la plus belle des expressions.     

Vous pourrez en entendre de cours extraits en suivant ce lien.    

 

Par Monique Parmentier

 

1 CD Aparté - Durée 63' - Enregistré du 29  juillet au 1er août 2012 à l'Eglise Saint-Pierre (Paris XIXe) - Livret Français/Anglais. Ref : AP059 - Code barre : 3 149028 032123

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